FÖHN Ensemble Jean-Jacques Duerinckx Jacques Foschia Adrian Northover Creative Sources CS862CD
https://creativesources.bandcamp.com/album/f-hn-ensemble
Deux souffleurs de Belgique impliqués depuis bon nombre d’années dans la libre improvisation : Jean-Jacques Duerinckx aux saxophones sopranino et baryton et Jacques Foschia, aux clarinettes basse, Mi-bémol et Si-bémol « aigu » se sont souvent rencontrés dans des concerts communs et finalement dans un concert en duo (à ma demande), duo qui a perduré au fil des années. Mais J.J. a la marotte des duos ou trios de souffleurs avec entre autres, le saxophoniste alto et soprano Adrian Northover et le clarinettiste Tom Jackson etc… Par la suite Adrian et J.J. ont gravé un véritable bijou à deux saxophones : Hearoglyphics (Setola di Maiale). Pour rendre plus attractive l’occasion d’une seule performance du trio à la Chapelle du Grand Hospice à Bruxelles le 23/04/24, il fut décidé de réaliser un enregistrement le jour suivant, le 24, car un 24 du mois en 2024 ça doit être pas mal. Mais depuis l’époque Bruxelloise, Jacques Foschia s’est inventé une nouvelle passion : les flûtes japonaises en bambou (dites « shakuhashi »), dont il sélectionne lui – même des morceaux à même la nature dans la vallée de la Drôme où il réside depuis plusieurs années. Il en découpe des tronçons en fonction des noeuds et taille précisément l’encoche de l’embouchure. Il a appris à souffler dans ses « kyotaku » avec une belle précision et ce supplément d’âme des grands souffleurs, étant lui – même un clarinettiste d’envergure et maestro de la clarinette basse. Adrian et Jacques sont devenus amis au sein du London Improvisers Orchestra entre 2000 et 2011. Ils siégeant dans un section d’anches aux côtés de Lol Coxhill, Evan Parker, John Butcher, Caroline Kraabel, Harrison Smith et Alex Ward. En visite à Londres en 2000, Jacques Foschia a joué un soir avec le L.I.O et l’orchestre lui a demandé de revenir enregistré leur deuxième album The Hearing Continues (Emanem). Sérieusement, le L.I.O. avait alors un super clarinettiste, Alex Ward, mais Jacques jouait de la clarinette basse à un niveau qui n’avait en 2000 aucun équivalent en U.K. dans le domaine de l’improvisation, alors même qu’il se sentait comme un novice issu du classique et du contemporain. De même Jean-Jacques Duerinckx est sans doute le saxophoniste improvisateur le plus distinctif de la scène improvisée en Belgique jouant dans des projets électroacoustiques ou free-rock-psyché-free (Neptunian Maximalist et ZAÄAR). Le sax sopranino est un instrument assez rebutant et difficile à maîtriser et c’est à mettre au crédit de J.J. d’en faire son instrument principal. Et Adrian Northover, saxophoniste talenteux et expérimenté est depuis longtemps un incontournable de la scène londonienne (Adam Bohman, Marcello Magliocchi, Neil Metcalfe, les groupes légendaires B Shops for The Poor et Remote Viewers) avec de nombreuses cordes à son arc..
La musique du trio étant basée sur l’écoute et les idées – feelings – suggestions tacites de chacun, elle couvre un large panorama de timbres, de sonorités, de dynamiques de jeux et de souffles, de substrats mélodiques ou harmoniques, de ramifications, un côté folklore imaginaire. On y entend un solo ou l’autre (Adrian , J.J.), le saxophone soprano « courbé » d’Adrian qui offre une vraie particularité (devinez laquelle, on ne va pas tout expliquer) qui s’adapte avec une vraie singularité face aux techniques alternatives de JJ qui implose la colonne d’air du sopranino ou du baryton avec des effets de souffle « far out » ou réagit au quart de tour en mode « free-jazz » à l’occasion. Mais aussi le mystérieux Ryokaku de Jacques ouvre complètement l’horizon en faisant entendre son filet de son pur éthéré parmi le souffle des deux saxophones. Le Ryokaku , c’est parfait pour souffler avec J.J. lequel n’hésite pas à souffler dans le tube du sopranino sans le bec… la colonne d’air vibre sans anche offrant le passage de l’air insufflé comme une sonorité factice mais vivante. Facétieux , Jacques a conservé une quantité suffisante de tronçons de bambou impropres à se transformer en flûtes pour pouvoir en jouer comme instruments de percussions dans une perspective complètement free voisine des Paul Lovens et Roger Turner, éclatée et sauvage sans excès de volume sonore. Percussions colorées et singulièrement résonnantes avec cette qualité « boisée » naturelle au niveau de la sonorité. Bref, ce trio est un vrai plaisir d’écoute, crée une magnifique atmosphère de création organique, de débats ludiques, faite d’air, de vents, d’anches, de tubes et de bambous…
Korean Fantasy Kim Dae Hwan & Choi Sun Bae No Business Chap Chap Series NBCD 161
https://nobusinessrecords.bandcamp.com/album/korean-fantasy
https://nobusinessrecords.com/korean-fantasy.html
No Business propose de nombreux albums qui devraient défrayer la chronique et être pris d’assaut par les acheteurs. Dans la Chap-Chap Series, plusieurs enregistrements captés au Japon par Takeo Suetomi dans les années 80 et 90 immortalisent des concerts fascinants. Certains ont été publiés sur son label Chap-Chap. Grâce à No Business, nous avons eu droit à des rencontres du batteur japonais Sabu Toyozumi avec Peter Brötzmann, Derek Bailey, Leo Smith, Paul Rutherford, Kaoru Abe, Mats Gustafsson, Masahiko Satoh… Mais un autre percussionniste, coréen celui-ci, a les faveurs des Chap Chap Series : Kim Dae Hwan, ici en duo avec un compatriote, le trompettiste Choi Sun Bae. No Business a aussi publié d'aures albums de Choi Sun Bae et de Kim Dae Hwan (Arirang Fantasy) et Chap Chap Records Kim DaeHwan : Echoes of Empty Live at Gallery MAI 1994 (CPCD-027). Si vous aimez les batteurs comme Ed Blackwell, Milford Graves ou Sabu Toyozumi, il faut absolument découvrir ce poly-rythmicien free. Enregistré le 26 novembre 1999 à Hofu City / Yamaguchi, ce concert comporte trois parties intitulées FM-1 (33 :28), FM-2 (12 :49) et FM-3 (7:44).
Choi Sun Bae développe une sonorité détachée alternant avec de superbes implosions au niveau de l’embouchure. Il introduit le concert en solitaire marquant son territoire et son souffle soutenu et amplifié évoque la démarche de Bill Dixon. Après ce bref prélude, le percussionniste démarre faisant rebondir et tournoyer ses frappes avec une réelle complexité et des séquences rythmiques et roulements souvent endiablés et inspirés inévitablement de la musique coréenne traditionnelle. La conception des rythmes dans la musique coréenne qu’on trouve dans les musiques P’ansori et Sinawi est vraiment détonante : irrégulière, « hésitante » avec accélérations et ralentissements instantanés des frappes et des pulsations. Kim Dae Hwan a mis la démarche profuse et multi-rythmique des batteurs free à la sauce coréenne au point que son jeu, sa sonorité et les enchaînements de ses frappes et roulements éminemment lisibles n’appartiennent qu’à lui. On n'a jamais entendu rien de pareil. Aussi son jeu de cymbales et hi-hat est précis et redoutablement efficace car coordonné avec son jeu très original. Omniprésent, mais pas vraiment envahissant. Au fil de l’improvisation, il s’impose au centre comme le moteur de la musique alors que son collègue, sans doute placé sur le côté de la scène émet des commentaires obliques avec sa trompette électrique et un système de delay subtil qui produit un effet vocalisé presque multiphonique. Aussi Choi Sun Bae intervient un moment à l’harmonica et termine le morceau en improvisant avec des motifs mélodiques orientaux et des ultra aigus savamment contrôlés et intersidéraux. Les 33 minutes de la première partie se déroulent sans qu’on en ressente la durée. Deuxième partie : Choi Sun Bae joue de la trompette acoustique et dialogue adroitement sur les vagues multirythmiques et obstinées du batteur. Même s’il joue spontanément et librement, les structures rythmiques sous-jacentes du drumming « free » de Kim Dae Hwan obéit à une conception très ouvragée, précise et complexe qui défie l’ordinaire des batteurs « d’école de jazz » : plusieurs rythmiques coexistent simultanément en se croisant ou se détachant l'une de lautre. Cela donne l’impression qu’il y a deux voire plusieurs percussionnistes. On trouvera des similitudes avec les démarches de Milford Graves ou d’Han Bennink, lesquels ont trouvé leur inspiration dans les musiques africaines et indiennes. Comme il s’agit de deux personnalités aux sensibilités bien différentes la confrontation et l’alternance de leurs interventions respectives ajoutent une forme de mystère et une dimension magique. En effet, la magnifique sonorité de Choi Sun Bae flotte et se répand dans l’espace ou s’écarte l’initiative insistante des rythmes débordants du batteur tout en sautant sur l’occasion de lui répondre vivement dans une ou deux phases de jeu comme quand ils couronnent la fin de la troisième partie de ce magnifique concert. Il y a une apparence cérémonielle, l’achèvement d’un rituel dont les codes nous échappent mais qui s’imposent avec une particulière évidence.
Klang ! Scarto Andrea Massaria Alessandro Seravalle Stefano Giust Setola di Maiale SM 4900
https://www.setoladimaiale.net/catalogue/view/SM4900
SCARTO : écart, déchet, rebut, rejet, décalage, défausse, différence, scorie, fossé, élimination. Les notes de pochette citent Fausto Romitelli « Produire un écart (rebut, déchet, rejet etc…) signifie avant tout une brèche dans les habitudes perceptives, dans une situation communicative établie, acquise, rassurante, normalisée ». ( Traduit par mes soins, ayant moi-même étudié l’italien). Ensuite Alessandro Seravalle commente : Dans l’idée de Scarto, on peut retracer une composante thérapeutique liée au fait de « faire de la musique » (ou l’art en général). L’œuvre , de manière vraiment paradoxale mais, proprement en vertu de ceci, en se rapprochant d’une quelconque vérité, peut être interprétée comme un produit de « scarto » (écart, rebut, rejet, décalage etc…) d’une opération de soin (cura), l’issue secondaire d’un traitement thérapeutique, si il se veut une sorte d’effet collatéral du remède (farmaco). En outre, et je reprends la citation romitellienne, lo scarto (écart, rebut, rejet, décalage, etc…) indique un changement de direction, un déplacement sur le côté par rapport à quelque chose, particulièrement à la dérive lobotomisante de l’excès de musique consumériste. Lo scarto (écart, rebut, rejet, décalage, scorie, …) symbolise dans ce cas le refus (du reste quand on joue aux cartes, celles qui ne servent pas sont écartées – si scartano) de se compromettre avec la dérive susmentionnée et pernicieuse, se situer dans une position marginale par laquelle mettre en acte des manœuvres de résistance culturelle. Scarto , 45’09’’ occupe tout l’espace – temps du compact. Jouent : Andrea Massaria : guitar, fx pedalboard, Alessandro Seravalle : electronics, Stefano Giust : batterie, cymbales, percussions. Alessandro Seravalle s’était révélé comme un guitariste d’avant-garde. Lui et Andrea Massaria, sont déjà les auteurs d’une musique en duo : Klang ! Catastrofe del Vuoto Elettrodebole par Andrea Anton Klang Massaria et Alessandro Karlheinz Lärm Seravalle (Setola di Maiale SM 4720), un album de 2023 que je n’ai pu encore écouter. Le trio, lui s’intitule exactement Andrea Anton Klang Massaria Alessandro Karlheinz Lärm Seravalle Stefano Edgard Schüsse Giust. Andrea Massaria est un as de la guitare électronique avec un solide parcours, plusieurs fois mentionné très favorablement dans ces lignes tant avec la violoncelliste Clementine Gasser, le tromboniste Giancarlo Schiaffini Marcello Magliocchi, le pianiste Arrigo Cappelleti et pour son excellent album solo, New Needs, New Techniques. Quant à Stefano Giust, on l’a entendu avec Nicolà Guazzacola, Edoardo Maraffa, Gianni Gebbia, Gino Robair, Thollem McDonas et bon nombre d’autres collaborateurs qui ont défilé sur son extraordinaire label, Setola di Maiale et ses centaines de cd publiés. Mais trêve de considérations, venons au fait ! Voilà un album intéressant réalisé par un trio atypique dédié à l’improvisation totale électrique. La combinaison des talents de Massaria et Seravalle tombe sous le sens tant leurs sonorités électroniques se complètent, se distinguent et évoluent comme le vif-argent et un alliage inconnu qui se métamorphosent, s’agrègent, éclatent ou restent suspendues hors des forces de la gravitation. Bien sûr dans le kaléidoscope des effets électroniques d’Andrea Massaria, on reconnaît la présence du guitariste, le toucher des cordes auxquelles la technologie insuffle une dimension flottante, fantomatique voire irréelle. Mais plus loin, c’est un subtil guitariste destroy qui s’exprime avec des amalgames de sonorités trafiquées, manipulées, contorsionnées à l’extrême avec un étonnant contrôle de la qualité sonore. Il maîtrise très bien les paradigmes de son installation d’effets sans surjouer en créant suffisamment d’espaces et de blancs pour l’équilibre collectif du trio L’écoute attentive et la discrète présence d’esprit d’Alessandro Seravalle tire adroitement parti d’une large palette de sonorités mouvantes qui d’adaptent à merveille aux circonstances, à la dynamique et aux couleurs de cette guitare mystérieuse au point qu’elle s’unissent dans de curieuses harmonies indissolubles. Si Stefano Giust a pu marquer son public par la tonicité et la puissance de son jeu à la batterie, on le découvre ici sur son versant pointilliste, pointilleux et volatile, ses frappes successives étant « amorties » pour ne pas couvrir ses deux collègues . Généralement en matière de guitare , j’ai toujours préféré une archtop amplifiée en stéréo avec seulement deux pédales de volume (Derek Bailey) ou acoustique comme John Russell, Roger Smith ou encore la six cordes « couchée de Keith Rowe. Mais ce qui compte dans KLANG ! c’est la superbe dynamique du trio et cette effrénée recherche de sons, de timbres, d’amalgames de textures virevoltantes et de frictions. Au fil de l’écoute, cela devient surréel, authentiquement non-idiomatique, sincèrement intergalactique ou science-fictionnesque au point que le kraut – rock de vos grands-pères aurait aujourd’hui l’air ringard face à cet OVNI électro-acoustique. Une mention très réussi.
Inward Traces Outward Edges Jason Alder Thanos Chrysakis Charlotte Keefe James O’Sullivan Aural Terrains TRRN 1955
https://www.auralterrains.com/releases/55
https://jasonalder.bandcamp.com/album/inward-traces-outward-edges
Les albums produits par Aural Terrains et Thanos Chrysakis proposent autant des musiques de compositeurs « contemporains » que de l’improvisation radicale, chaque fois réalisées en collaboration avec des instrumentistes et improvisateurs Britanniques. Parmi eux, le clarinettiste Jason Alder, ici la clarinette contrebasse et au sax sopranino, la trompettiste Charlotte Keefe, aussi au bugle et le guitariste James O’Sullivan, avec Thanos Chrysakis crédité laptop computer et synthétiseurs. Rappelons que Thanos est aussi compositeur et curateur des albums purement « musique contemporaine » ; citoyen Grec, il vit à Brest en Biélorussie. Inward Traces Outward Edges comporte cinq parties intitulées PART I, PART II jusque PART V pour des durées de 10 :16 – 04 :24 – 12 :42 – 12 :12 – 07 :53. Si les sons des instruments électroniques joués discrètement par Thanos Chrysakis évoluent sous forme de drones et de sons parasites en suspension, James O’Sullivan s’intègre dans le flux électronique avec des effets, de lents glissandi et de minutieuses griffures dans la marge de l’instrument menant parfois à un bruitisme minutieux. On entend d’ailleurs les deux musiciens émettre un faisceau d’ondes collectives s’unissant comme une seule et même voix dont la hauteur oscille interminablement. Par-dessus ces sonorités électriques Charlotte Keefe improvise librement dans l’embouchure en éclatant colonne d’air dans le pavillon. Tout comme le fit autrefois le regretté Wolfgang Fuchs, Jason Alder manie alternativement son énorme clarinette contrebasse et le court saxophone soprano. Durant ces cinq morceaux, le quartet fait évoluer les paysages sonores et les souffles de manière tout à fait avantageuse. C’est un très bel essai d’interactions – juxtapositions de sons, mouvements, effets sonores, bruissements qui mène à la fascinante PART IV. À ce stade, les quatre improvisateurs sont parvenus à une véritable méta-musique, de combinaisons sonores peu soupçonnables, voire rarement ouïes nous entraînant dans une écoute approfondie. Dans PART V , le décor et les effets sonores, l’art de la répétition offrent une toute autre perspective, l’électronique devenant plus prépondérante, forçant Keefe à jouer comme dans un rêve . Depuis le début (PART I) on est passé du terre à terre à une absence de gravitation qui libère l’imagination spontanée dans les PART IV et V. Une tentative réussie de redéfinition de l’improvisation libre sans idée préconçue. Remarquable.
https://creativesources.bandcamp.com/album/f-hn-ensemble
Deux souffleurs de Belgique impliqués depuis bon nombre d’années dans la libre improvisation : Jean-Jacques Duerinckx aux saxophones sopranino et baryton et Jacques Foschia, aux clarinettes basse, Mi-bémol et Si-bémol « aigu » se sont souvent rencontrés dans des concerts communs et finalement dans un concert en duo (à ma demande), duo qui a perduré au fil des années. Mais J.J. a la marotte des duos ou trios de souffleurs avec entre autres, le saxophoniste alto et soprano Adrian Northover et le clarinettiste Tom Jackson etc… Par la suite Adrian et J.J. ont gravé un véritable bijou à deux saxophones : Hearoglyphics (Setola di Maiale). Pour rendre plus attractive l’occasion d’une seule performance du trio à la Chapelle du Grand Hospice à Bruxelles le 23/04/24, il fut décidé de réaliser un enregistrement le jour suivant, le 24, car un 24 du mois en 2024 ça doit être pas mal. Mais depuis l’époque Bruxelloise, Jacques Foschia s’est inventé une nouvelle passion : les flûtes japonaises en bambou (dites « shakuhashi »), dont il sélectionne lui – même des morceaux à même la nature dans la vallée de la Drôme où il réside depuis plusieurs années. Il en découpe des tronçons en fonction des noeuds et taille précisément l’encoche de l’embouchure. Il a appris à souffler dans ses « kyotaku » avec une belle précision et ce supplément d’âme des grands souffleurs, étant lui – même un clarinettiste d’envergure et maestro de la clarinette basse. Adrian et Jacques sont devenus amis au sein du London Improvisers Orchestra entre 2000 et 2011. Ils siégeant dans un section d’anches aux côtés de Lol Coxhill, Evan Parker, John Butcher, Caroline Kraabel, Harrison Smith et Alex Ward. En visite à Londres en 2000, Jacques Foschia a joué un soir avec le L.I.O et l’orchestre lui a demandé de revenir enregistré leur deuxième album The Hearing Continues (Emanem). Sérieusement, le L.I.O. avait alors un super clarinettiste, Alex Ward, mais Jacques jouait de la clarinette basse à un niveau qui n’avait en 2000 aucun équivalent en U.K. dans le domaine de l’improvisation, alors même qu’il se sentait comme un novice issu du classique et du contemporain. De même Jean-Jacques Duerinckx est sans doute le saxophoniste improvisateur le plus distinctif de la scène improvisée en Belgique jouant dans des projets électroacoustiques ou free-rock-psyché-free (Neptunian Maximalist et ZAÄAR). Le sax sopranino est un instrument assez rebutant et difficile à maîtriser et c’est à mettre au crédit de J.J. d’en faire son instrument principal. Et Adrian Northover, saxophoniste talenteux et expérimenté est depuis longtemps un incontournable de la scène londonienne (Adam Bohman, Marcello Magliocchi, Neil Metcalfe, les groupes légendaires B Shops for The Poor et Remote Viewers) avec de nombreuses cordes à son arc..
La musique du trio étant basée sur l’écoute et les idées – feelings – suggestions tacites de chacun, elle couvre un large panorama de timbres, de sonorités, de dynamiques de jeux et de souffles, de substrats mélodiques ou harmoniques, de ramifications, un côté folklore imaginaire. On y entend un solo ou l’autre (Adrian , J.J.), le saxophone soprano « courbé » d’Adrian qui offre une vraie particularité (devinez laquelle, on ne va pas tout expliquer) qui s’adapte avec une vraie singularité face aux techniques alternatives de JJ qui implose la colonne d’air du sopranino ou du baryton avec des effets de souffle « far out » ou réagit au quart de tour en mode « free-jazz » à l’occasion. Mais aussi le mystérieux Ryokaku de Jacques ouvre complètement l’horizon en faisant entendre son filet de son pur éthéré parmi le souffle des deux saxophones. Le Ryokaku , c’est parfait pour souffler avec J.J. lequel n’hésite pas à souffler dans le tube du sopranino sans le bec… la colonne d’air vibre sans anche offrant le passage de l’air insufflé comme une sonorité factice mais vivante. Facétieux , Jacques a conservé une quantité suffisante de tronçons de bambou impropres à se transformer en flûtes pour pouvoir en jouer comme instruments de percussions dans une perspective complètement free voisine des Paul Lovens et Roger Turner, éclatée et sauvage sans excès de volume sonore. Percussions colorées et singulièrement résonnantes avec cette qualité « boisée » naturelle au niveau de la sonorité. Bref, ce trio est un vrai plaisir d’écoute, crée une magnifique atmosphère de création organique, de débats ludiques, faite d’air, de vents, d’anches, de tubes et de bambous…
Korean Fantasy Kim Dae Hwan & Choi Sun Bae No Business Chap Chap Series NBCD 161
https://nobusinessrecords.bandcamp.com/album/korean-fantasy
https://nobusinessrecords.com/korean-fantasy.html
No Business propose de nombreux albums qui devraient défrayer la chronique et être pris d’assaut par les acheteurs. Dans la Chap-Chap Series, plusieurs enregistrements captés au Japon par Takeo Suetomi dans les années 80 et 90 immortalisent des concerts fascinants. Certains ont été publiés sur son label Chap-Chap. Grâce à No Business, nous avons eu droit à des rencontres du batteur japonais Sabu Toyozumi avec Peter Brötzmann, Derek Bailey, Leo Smith, Paul Rutherford, Kaoru Abe, Mats Gustafsson, Masahiko Satoh… Mais un autre percussionniste, coréen celui-ci, a les faveurs des Chap Chap Series : Kim Dae Hwan, ici en duo avec un compatriote, le trompettiste Choi Sun Bae. No Business a aussi publié d'aures albums de Choi Sun Bae et de Kim Dae Hwan (Arirang Fantasy) et Chap Chap Records Kim DaeHwan : Echoes of Empty Live at Gallery MAI 1994 (CPCD-027). Si vous aimez les batteurs comme Ed Blackwell, Milford Graves ou Sabu Toyozumi, il faut absolument découvrir ce poly-rythmicien free. Enregistré le 26 novembre 1999 à Hofu City / Yamaguchi, ce concert comporte trois parties intitulées FM-1 (33 :28), FM-2 (12 :49) et FM-3 (7:44).
Choi Sun Bae développe une sonorité détachée alternant avec de superbes implosions au niveau de l’embouchure. Il introduit le concert en solitaire marquant son territoire et son souffle soutenu et amplifié évoque la démarche de Bill Dixon. Après ce bref prélude, le percussionniste démarre faisant rebondir et tournoyer ses frappes avec une réelle complexité et des séquences rythmiques et roulements souvent endiablés et inspirés inévitablement de la musique coréenne traditionnelle. La conception des rythmes dans la musique coréenne qu’on trouve dans les musiques P’ansori et Sinawi est vraiment détonante : irrégulière, « hésitante » avec accélérations et ralentissements instantanés des frappes et des pulsations. Kim Dae Hwan a mis la démarche profuse et multi-rythmique des batteurs free à la sauce coréenne au point que son jeu, sa sonorité et les enchaînements de ses frappes et roulements éminemment lisibles n’appartiennent qu’à lui. On n'a jamais entendu rien de pareil. Aussi son jeu de cymbales et hi-hat est précis et redoutablement efficace car coordonné avec son jeu très original. Omniprésent, mais pas vraiment envahissant. Au fil de l’improvisation, il s’impose au centre comme le moteur de la musique alors que son collègue, sans doute placé sur le côté de la scène émet des commentaires obliques avec sa trompette électrique et un système de delay subtil qui produit un effet vocalisé presque multiphonique. Aussi Choi Sun Bae intervient un moment à l’harmonica et termine le morceau en improvisant avec des motifs mélodiques orientaux et des ultra aigus savamment contrôlés et intersidéraux. Les 33 minutes de la première partie se déroulent sans qu’on en ressente la durée. Deuxième partie : Choi Sun Bae joue de la trompette acoustique et dialogue adroitement sur les vagues multirythmiques et obstinées du batteur. Même s’il joue spontanément et librement, les structures rythmiques sous-jacentes du drumming « free » de Kim Dae Hwan obéit à une conception très ouvragée, précise et complexe qui défie l’ordinaire des batteurs « d’école de jazz » : plusieurs rythmiques coexistent simultanément en se croisant ou se détachant l'une de lautre. Cela donne l’impression qu’il y a deux voire plusieurs percussionnistes. On trouvera des similitudes avec les démarches de Milford Graves ou d’Han Bennink, lesquels ont trouvé leur inspiration dans les musiques africaines et indiennes. Comme il s’agit de deux personnalités aux sensibilités bien différentes la confrontation et l’alternance de leurs interventions respectives ajoutent une forme de mystère et une dimension magique. En effet, la magnifique sonorité de Choi Sun Bae flotte et se répand dans l’espace ou s’écarte l’initiative insistante des rythmes débordants du batteur tout en sautant sur l’occasion de lui répondre vivement dans une ou deux phases de jeu comme quand ils couronnent la fin de la troisième partie de ce magnifique concert. Il y a une apparence cérémonielle, l’achèvement d’un rituel dont les codes nous échappent mais qui s’imposent avec une particulière évidence.
Klang ! Scarto Andrea Massaria Alessandro Seravalle Stefano Giust Setola di Maiale SM 4900
https://www.setoladimaiale.net/catalogue/view/SM4900
SCARTO : écart, déchet, rebut, rejet, décalage, défausse, différence, scorie, fossé, élimination. Les notes de pochette citent Fausto Romitelli « Produire un écart (rebut, déchet, rejet etc…) signifie avant tout une brèche dans les habitudes perceptives, dans une situation communicative établie, acquise, rassurante, normalisée ». ( Traduit par mes soins, ayant moi-même étudié l’italien). Ensuite Alessandro Seravalle commente : Dans l’idée de Scarto, on peut retracer une composante thérapeutique liée au fait de « faire de la musique » (ou l’art en général). L’œuvre , de manière vraiment paradoxale mais, proprement en vertu de ceci, en se rapprochant d’une quelconque vérité, peut être interprétée comme un produit de « scarto » (écart, rebut, rejet, décalage etc…) d’une opération de soin (cura), l’issue secondaire d’un traitement thérapeutique, si il se veut une sorte d’effet collatéral du remède (farmaco). En outre, et je reprends la citation romitellienne, lo scarto (écart, rebut, rejet, décalage, etc…) indique un changement de direction, un déplacement sur le côté par rapport à quelque chose, particulièrement à la dérive lobotomisante de l’excès de musique consumériste. Lo scarto (écart, rebut, rejet, décalage, scorie, …) symbolise dans ce cas le refus (du reste quand on joue aux cartes, celles qui ne servent pas sont écartées – si scartano) de se compromettre avec la dérive susmentionnée et pernicieuse, se situer dans une position marginale par laquelle mettre en acte des manœuvres de résistance culturelle. Scarto , 45’09’’ occupe tout l’espace – temps du compact. Jouent : Andrea Massaria : guitar, fx pedalboard, Alessandro Seravalle : electronics, Stefano Giust : batterie, cymbales, percussions. Alessandro Seravalle s’était révélé comme un guitariste d’avant-garde. Lui et Andrea Massaria, sont déjà les auteurs d’une musique en duo : Klang ! Catastrofe del Vuoto Elettrodebole par Andrea Anton Klang Massaria et Alessandro Karlheinz Lärm Seravalle (Setola di Maiale SM 4720), un album de 2023 que je n’ai pu encore écouter. Le trio, lui s’intitule exactement Andrea Anton Klang Massaria Alessandro Karlheinz Lärm Seravalle Stefano Edgard Schüsse Giust. Andrea Massaria est un as de la guitare électronique avec un solide parcours, plusieurs fois mentionné très favorablement dans ces lignes tant avec la violoncelliste Clementine Gasser, le tromboniste Giancarlo Schiaffini Marcello Magliocchi, le pianiste Arrigo Cappelleti et pour son excellent album solo, New Needs, New Techniques. Quant à Stefano Giust, on l’a entendu avec Nicolà Guazzacola, Edoardo Maraffa, Gianni Gebbia, Gino Robair, Thollem McDonas et bon nombre d’autres collaborateurs qui ont défilé sur son extraordinaire label, Setola di Maiale et ses centaines de cd publiés. Mais trêve de considérations, venons au fait ! Voilà un album intéressant réalisé par un trio atypique dédié à l’improvisation totale électrique. La combinaison des talents de Massaria et Seravalle tombe sous le sens tant leurs sonorités électroniques se complètent, se distinguent et évoluent comme le vif-argent et un alliage inconnu qui se métamorphosent, s’agrègent, éclatent ou restent suspendues hors des forces de la gravitation. Bien sûr dans le kaléidoscope des effets électroniques d’Andrea Massaria, on reconnaît la présence du guitariste, le toucher des cordes auxquelles la technologie insuffle une dimension flottante, fantomatique voire irréelle. Mais plus loin, c’est un subtil guitariste destroy qui s’exprime avec des amalgames de sonorités trafiquées, manipulées, contorsionnées à l’extrême avec un étonnant contrôle de la qualité sonore. Il maîtrise très bien les paradigmes de son installation d’effets sans surjouer en créant suffisamment d’espaces et de blancs pour l’équilibre collectif du trio L’écoute attentive et la discrète présence d’esprit d’Alessandro Seravalle tire adroitement parti d’une large palette de sonorités mouvantes qui d’adaptent à merveille aux circonstances, à la dynamique et aux couleurs de cette guitare mystérieuse au point qu’elle s’unissent dans de curieuses harmonies indissolubles. Si Stefano Giust a pu marquer son public par la tonicité et la puissance de son jeu à la batterie, on le découvre ici sur son versant pointilliste, pointilleux et volatile, ses frappes successives étant « amorties » pour ne pas couvrir ses deux collègues . Généralement en matière de guitare , j’ai toujours préféré une archtop amplifiée en stéréo avec seulement deux pédales de volume (Derek Bailey) ou acoustique comme John Russell, Roger Smith ou encore la six cordes « couchée de Keith Rowe. Mais ce qui compte dans KLANG ! c’est la superbe dynamique du trio et cette effrénée recherche de sons, de timbres, d’amalgames de textures virevoltantes et de frictions. Au fil de l’écoute, cela devient surréel, authentiquement non-idiomatique, sincèrement intergalactique ou science-fictionnesque au point que le kraut – rock de vos grands-pères aurait aujourd’hui l’air ringard face à cet OVNI électro-acoustique. Une mention très réussi.
Inward Traces Outward Edges Jason Alder Thanos Chrysakis Charlotte Keefe James O’Sullivan Aural Terrains TRRN 1955
https://www.auralterrains.com/releases/55
https://jasonalder.bandcamp.com/album/inward-traces-outward-edges
Les albums produits par Aural Terrains et Thanos Chrysakis proposent autant des musiques de compositeurs « contemporains » que de l’improvisation radicale, chaque fois réalisées en collaboration avec des instrumentistes et improvisateurs Britanniques. Parmi eux, le clarinettiste Jason Alder, ici la clarinette contrebasse et au sax sopranino, la trompettiste Charlotte Keefe, aussi au bugle et le guitariste James O’Sullivan, avec Thanos Chrysakis crédité laptop computer et synthétiseurs. Rappelons que Thanos est aussi compositeur et curateur des albums purement « musique contemporaine » ; citoyen Grec, il vit à Brest en Biélorussie. Inward Traces Outward Edges comporte cinq parties intitulées PART I, PART II jusque PART V pour des durées de 10 :16 – 04 :24 – 12 :42 – 12 :12 – 07 :53. Si les sons des instruments électroniques joués discrètement par Thanos Chrysakis évoluent sous forme de drones et de sons parasites en suspension, James O’Sullivan s’intègre dans le flux électronique avec des effets, de lents glissandi et de minutieuses griffures dans la marge de l’instrument menant parfois à un bruitisme minutieux. On entend d’ailleurs les deux musiciens émettre un faisceau d’ondes collectives s’unissant comme une seule et même voix dont la hauteur oscille interminablement. Par-dessus ces sonorités électriques Charlotte Keefe improvise librement dans l’embouchure en éclatant colonne d’air dans le pavillon. Tout comme le fit autrefois le regretté Wolfgang Fuchs, Jason Alder manie alternativement son énorme clarinette contrebasse et le court saxophone soprano. Durant ces cinq morceaux, le quartet fait évoluer les paysages sonores et les souffles de manière tout à fait avantageuse. C’est un très bel essai d’interactions – juxtapositions de sons, mouvements, effets sonores, bruissements qui mène à la fascinante PART IV. À ce stade, les quatre improvisateurs sont parvenus à une véritable méta-musique, de combinaisons sonores peu soupçonnables, voire rarement ouïes nous entraînant dans une écoute approfondie. Dans PART V , le décor et les effets sonores, l’art de la répétition offrent une toute autre perspective, l’électronique devenant plus prépondérante, forçant Keefe à jouer comme dans un rêve . Depuis le début (PART I) on est passé du terre à terre à une absence de gravitation qui libère l’imagination spontanée dans les PART IV et V. Une tentative réussie de redéfinition de l’improvisation libre sans idée préconçue. Remarquable.